Léandre
eunuque
Texte
pour la scène © 2003, 2006 Guy Spielmann
Adapté de Léandre hongre, publié
dans le Théâtre des boulevards, vol. 1.
Vouloir
jouer de nos jours une parade avec le texte exact imprimé
dans le Théâtre des Boulevards irait
à l'encontre d'une restitution de l'effet du spectacle
sur le public: les expressions et formules utilisées,
ainsi que les références, sont parfois si obscures
pour nous qu'il a fallu de longues recherches dans les dictionnaires
et autres sources du XVIIIe siècle pour
en déterminer le sens. Dire le texte à la lettre
nuit irrémédiablement à la force comique
de la pièce, et créée une distanciation
qui n'était assurément pas recherchée
à l'origine.
Par ailleurs, les textes de parade qui nous
restent comportent fort peu de didascalies, alors que, nous
le savons, le jeu des acteurs y était déterminant.
Ce travail de réécriture a donc
consisté d'abord à alléger les textes
en retranchant les passages les plus obscurs, ou en les remplaçant
par des équivalents modernes, l'important étant
la conservation du sens général de l'action
et de l'impact recherché sur le public, en particulier
le comique. Ce dépoussiérage reste délibérément
partiel, sans quoi les parades perdraient leur spécificité:
d'ailleurs, les bizarreries d'expression dont elles sont émaillées
semblaient déjà loufoques au spectateur du XVIIIe
siècle!
J'ai ensuite rajouté un important
ensemble didascalique indiquant à la fois des tons,
des expressions du visage, des gestes et des déplacements
sur lesquels les textes de 1756 restent muets. Ces éléments
ne sont pas «rajoutés», mais ici encore,
«restitués» en fonction de conjectures
fondées sur des traditions de jeu attestées
dans d'autres formes apparentées: farce et commedia
dell'arte. Cette démarche s'appuie également
sur un principe essentiel: la parade doit faire rire, et beaucoup.
Ainsi nous la décrivent les témoignages du temps.
Le texte en lui-même, capable de faire sourire à
l'occasion, ne peut se charger seul de cet effet désopilant.
Ayant vu une parade jouée «textuellement»,
un peu comme on le ferait d'une comédie de Marivaux
(pour prendre un exemple contemporain), je puis affirmer que
le spectacle qui en résulte est d'une platitude affligeante,
susceptible de laisser penser au spectateur qu'il convient
de laisser ce genre dans l'oubli méprisant où
l'a consigné l'histoire théâtrale. En
revanche, les réactions enthousiastes et l'abondance
du rire provoqués par une interprétation et
une mise en scène cherchant à restituer l'esprit
de la parade prouvent que le problème n'est pas dans
le texte, mais dans la manière dont ce texte est utilisé
dans la constitution du spectacle.
Vous trouverez ci-après un
échantillon de ce travail. L'intégrale des textes
de scène de deux pièces est disponible (en plus
des textes de 1756) dans l'édition
critique publiée en 2006.
Extraits:
Scène
1 - Scène
2 - Scène
4 - Scène
6 - Scène
8 - Scène
9 - Scène
10 - Scène
11
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Scène
première
ISABELLE, LÉANDRE
La
scène souvre sur Isabelle seule, dos au
public, qui sanglotte. Les sanglots se font progressivement
plus forts, jusquà devenir des cris. Ensuite,
elle se retourne en deux temps, pour dabord se
retrouver de profil, puis face au public. De temps à
autre, elle se mouche bruyamment dans un immense mouchoir
quelle aura tiré de son corsage.
ISABELLE,
pleurant et regardant son ventre
Hi! hi haye ! aye ! que dira mon cher père !
LÉANDRE, voix de
faussetDissimulez vos, oui, vos pleurs
et vos larmes; [Regarde à
droite et à gauche, dun air furtif, imité
par Isabelle] queuxques-uns pourraient fort
bien nous surprendre sans miraque.
ISABELLE, impatiemment
Quittez, cher z'amant, quittez cette voix claire,
il ne vous sert plus à rien que vous continuiez
à contrefaire leunuque, après que
vous m'avez engrossie.
LÉANDRE, dune
voix grosse, se met à déambuler avec une
démarche exagérément «virile»,
à la manière dun héros de westernZil
nest que trop vrai, ma gracieuse; mais comme je
me suis introduit auprès de Monsieur Cassandre
pour un eunuque, pour à cette fin de garder votre
virginité, si Monsieur votre père venait
à m'entendre parler de ma véritable voix,
il pourrait se douter de queuque chose.
ISABELLEEh! Ne faut-il pas que nous lui découvrions
tout? Que je suis malheureusement infortunée: z'une
fille de famille, dont le père z'a I'honneur dêtre
huissier du village, se trouve enceinte de six mois et
huit jours, [avance vers le public,
sur un ton dinnocence] sans avoir presque rien fait
pour ça [rire de «fofolle»]
Hi! hi! hi! Ces choses-là narrivent qu'à
moi.
LÉANDREPardonnez-moi, Mamselle ma
maitresse, cela z'arrive à bien des filles de qualité
[au public, ton goguenard]
qui s'en sont même fait un plaisir. Vous êtes
grosse d'enfant, est-il vrai ? Eh bien, qu'en arrivera-t-il?
Il faudra accoucher.
Syllabes
séparées: «a-cou-cher». En
silence, Isabelle regarde le public, les yeux écarquillés;
puis elle baisse la tête pour regarder son ventre,
et la lève de nouveau pour regarder le public.
Courte pause. Elle se met brusquement à pleurer
très fort, à tue-tête.
[...]
Autres
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| Scène
II
GILLES, ISABELLE
[...]
ISABELLESainte Barbe, je me trouve dans une
triste conjecture. [Elle va sasseoir.]
Vous savez que du depuis deux gouvernantes qui zont
toutes deux donné le tournis à mon cher
père, il m'a mis dessous un eunuque qui garde à
vue ma virginité, à cause de deux petites
fausses couches que j'avais z'eu le malheur de faire par
mégarde les deux années précédentes;
et bien voyez ce que c'est que le guignon, je suis grosse
et enceinte de sept mois et demi, et c'est le z'eunuque
qui a fait cette faute d'orthographe.
GILLESVous vous fichez de lui, Mamselle, il
zen est incapable; allons, vous m'en coulez, et
ces petites malices ne peuvent venir de lui.
ISABELLEOh ! que si, c'est que ce nest
point un eunuque taillé comme les autres [geste
suggestif], sus votre respect, c'est z'un tendre
amant qui a fait jouer ste machine pour amadouer mon cher
père, et filer I'amour le plus près de moi
qu'il le pourrait.
GiLLESC'est fort bien filer à lui, et
voilà de la besogne bien faite. [Il
désigne son ventre.]
ISABELLE, très fière,
se lèveEt zeune marque de
ca, et afin que vous, le sachiez, il ne s'appelle pas
Eunuque, il se nomme de son nom Colin Liandre.
GILLESSerait-ce ce Colin Liandre, fils de ce
Colin qui [tient un dépanneur rue Sainte-Catherine
/ un pub sur Oldham St. / etc.]?
ISABELLEC'est lui-même.
GILLES, énervé,
se détourneEh! pourquoi diable
ce Monsieur Colin n'a-t-il pas tappris le métier
de son père, z'et qu'il vient ici imprudemment
nous ficher malheur?
ISABELLE, se rapproche de
luiTu vois bien à présent
que c'est un bon gentilhomme de bonne bourgeoisie. Il
a queuque chose devant lui [geste
suggestif], j'en suis bien sûre... sans
compter les espérances du bien de son père
qui lui z'appartient quand il sera crevé.
GILLES, dégage côté
cour, en secouant la têteEt moi
je vous, dis que vos mariages ne se feront point, si votre
Colin nest pas eunuque.
ISABELLEExplique-toi, présage de malheur?
GILLES, se retourneC'est
que s'il nest pas eunuque, et qu'il soit véritablement
le beau Colin Liandre, il y a seize filles de ce village
qui se le disputent z'en justice criminellement, à
celle fin de l'épouser ou de le faire pendre.
ISABELLESainte Jérusalem, et pour
queu raison?
GILLESPour une petite raison qui nest
pas plus grosse que rien, c'est que tout en badinant il
a fait un enfant à chacune de ces filles-Ià.
ISABELLEAh! queue de Satan, peut-il être
vrai que cela soit véritable?
GILLESOh! pardi, Mamselle, ça est sûr
et certain, puisque c'est moi qui z'ai reçu z'au
greffe les déclarations de ces pucelles.
ISABELLEAh! Gilles, mon ami, dans I'affreux
désespoir où je nage, si je ne craignais
rien de gâter mon fruit, jirais me précipiter
jusque dans la rivière [Elle
fait mine de sélancer en direction de Cour,
mais en restant sur place].
GILLES, la rattrape par
le brasNallons pas si vite, Mamselle,
nous pourrions raccommoder ces affaires-là avec
trente ou quarante francs; [pas
de côté] mais le diable, c'est
que Monsieur votre père qui a de lhonneur
jusqu'au bout des cheveux, vous enverra peut-être
z'accoucher au couvent pour le reste de vos jours.
ISABELLE, sagrippe
à son brasAh! Gilles, je vous
prie de parvenir là-dessus lesprit de mon
papa, et de vous entrecouper dans cette malheureuse affaire-Ià.
GILLESAllez, Mamselle, soyez saine et bien tranquille,
je viens trouver ce vieux canard à cette fin de
l'apaiser; je l'y dirai que c'est Monsieur Liandre qui
nous a tourmentée pour ça, que c'est sûrement
votre amant qui en a z'eu la première idée,
et que de la vie vous ne vous seriez avisée de
le proposer la première.
ISABELLEOh ! pour ça, ça z'est
bien vrai, et vous pouvez sûrement lui dire et lui
assurer.
Elle sort en
sautillant. Gilles laccompagne du regard. Il secoue
la tête dun air dubitatif.
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Scène
IV
CASSANDRE, GILLES
[...]
GILLES, très fier
de luiMa foi, Monsieur, je ne badine point;
Mamselle votre fille est grosse [il
mime la forme dun ventre rebondi], et
c'est moi qui ai fait cette ânerie. [Il
sapproche de Cassandre, prudemment.]
J'ai voulu vous le dire comme ça, pour vous prévenir
l'esprit dessus cette minutie.
CASSANDRE savance
vers lui en le menaçant du poingAh!
coquin, voleur, et infâme suborneur.
GILLES dégageant
cour, il prend la chaise pour sen protéger
à la manière dun dompteurNon,
Monsieur, je sis honnête homme, je ne demande pas
mieux que de lépouser, et de reconnaître
lenfant. [À ces
mots, Cassandre semble rassuré. Gilles repose la
chaise.] De cette facon son honneur sera [fait
le geste de coudre au dessus de son pubis]
rafistolé.
CASSANDRE
pivote jardinQu'entends-je?
La putain et l'infâme! Je me meurs! Vla donc ce
que cétait que sa maladie, la masque!
Il
traverse brusquement vers jardin sans regarder Gilles,
qui le suit par derrière en tenant la chaise
et tente dattirer son attention; mais lorsquil
arrive près de Cassandre, celui-ci repart dans
lautre direction, toujours sans le regarder.
GILLESMonsieur?...
CASSANDRELa misérable. [Même
jeu.]
GILLESMonsieur?...
CASSANDREAbandonnée. [Même
jeu.]
GILLESMonsieur?...
CASSANDREVla donc comme elle m'avait promis
cette coquine de se corriger. [Même
jeu.]
GILLESMon cher Monsieur....
CASSANDREA quoi lui a donc servi le musicien
coupé que je lui avais donné? [Même
jeu.]
GILLES crie
MONSIEUR!! [Il glisse la
chaise sous les fesses de Cassandre et le force à
sasseoir.] À le bien prendre,
ça n'a pas dépendu d'elle; et d'ailleurs,
puisque je veux bien d'elle, je vous la demande à
genoux.
Il
reste debout. Une pause. Cassandre, toujours assis,
le regarde dun air interrogateur et, de la tête,
lui fait signe quil doit effectivement sagenouiller.
Gilles met un genou à terre et répète:
«Je vous la demande à genoux». Cassandre
secoue la tête et fait une moue désapprobatrice;
il fait comprendre à Gilles quil doit sagenouiller
complètement. Gilles obtempère en soupirant
bruyamment et répète «je vous la
demande à genoux», mais très vite,
sur un ton agacé.
CASSANDRE,
ravi, se levantLevez-vous,
levez-vous, [Il laide à
se lever: Gilles fait le poids mort et laisse Cassandre
faire des efforts.] vous me percez le coeur
de parque en parque; laissez-moi z'un moment pleurer tout
seul, et avoir de la douleur dans la consolation, je vous
ferai savoir quel parti je prendrai.
Il
pivote cour et fait le lazzi de pleurer, sanglottant
de plus en plus fort, mordant son chapeau. Derrière
lui, Gilles le contrefait en se moquant de lui et en
prenant le public à témoin.
GILLES
a parte Il a
bien gobé cette histoire. [Il
fait un pas vers le public.] Allons préparer
Ià-dessus lesprit de Mamselle Isabelle. Une
charge d'huissier, une fille unique et un enfant tout
fait ne sont point pour un clerc des avantages z'à
négliger. [Il sort.]
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Scène
VI
CASSANDRE, LÉANDRE
[...]
CASSANDRE, très
agitéVa monstre, je sais tout,
tu nas pas z'empêché Gilles de faire
z'un enfant à ma chère fille. Que dis-je?
[Désignant dun index
accusateur Léandre qui recule.] Tu étais
du complot de ste vilenie-là; tu nas qu'à
ten retourner z'en ton pays des eunuques, je nai
plus que faire de toi. [Il souligne
cette injonction dun geste emphatique; Léandre,
déjà penché en arrière, perd
léquilibre, se rattrape à la chaise,
quil contourne dun mouvement rapide pour se
retrouver face à Cassandre. Il restera appuyé
à la chaise, genoux fléchis, jusquà
sa réplique suivante.]
LÉANDREIl
faut donc, Monsieur Cassandre, vous tout avouer.
CASSANDREQuand je sais tout, que veux-tu
m'avouer, chien de chapon! [Il
se détourne; à la cantonade.]
Mais laissons ce malheureux, et allons trouver Monsieur
Videfosse oncle de Gilles, pour dépêcher
en hâte leur mariage. Quand ya z'un enfant
sur le tapis, faut que les père et mère
conjoignent les parties, le bruit ne sert à rien.
Il
sapprête à sortir côté
cour. Léandre cherche à la retenir par
le bras.
LÉANDREAh!
De grâce, Monsieur, daignez m'écouter...
[...]
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Scène
VIII
LÉANDRE, ISABELLE
[...]
LÉANDRE, se retournant
vers elle dun coupAh ! vous voilà,
Mamselle! [Isabelle se redresse
vivement, lair surpris] Je viens à
cette fin de vous faire mes compliments sur votre mariage
avec I'adorable Monsieur Gilles; c'est z'un homme du premier
ordre, mais moi je vous avertis que je men soucie
comme dune guigne, vous m'entendez?
De
nouveau, il pivote pour lui tourner le dos, et reprend
sa pose, les bras croisés, lair furieux.
Isabelle fait un petit saut de côté.
ISABELLE,
ton innocentEh!
quoi, vous semblez piqué comme un roussin, Monsieur.
Qu'est-ce que c'est que vous me baragouinez de mariage
avec Gilles, qu'est-ce que ça veut dire?
Léandre
se retourne et fait mine de se préeparer à
lui donner un coup de poing, avec un geste exagéreé;
il sarrête à mi-geste en interceptant
son poing droit avec sa main gauche. Il reprend sa position
et inspire profondément avec des mouvements de
méditation zen, comme pour se calmer.
LÉANDREContraignons-nous.
[Il sefforce de sourire
largement, de manière visiblement artificielle
et se retourne vers Isabelle. Ton doucereux et très
lent au départ, qui va en saccélérant.]
Ça veut dire, malheureuse, que si je n'écartais
pas ma vive colère, que je ferais bientôt
passer le goût du pain à vous et à
votre fruit.
De
nouveau, il pivote pour lui tourner le dos, et reprend
sa pose, les bras croisés, lair furieux.
ISABELLE
réagit vivement sur un
ton dindignation affectéeSainte
Barbe, queu emportement brutal, vous êtes bien insolent,
vla des façons qui ne vont point à une fille
de mon calibre.
Un
temps. Voyant que Léandre reste impassible, elle
se met à pleurer bruyamment, puis sarrête
pour observer leffet de ses pleurs sur Léandre.
Celui-ci, emporté par la compassion, fait mine
de se retourner puis se ravise lorsqu;il voit quIsabelle
lobserve. Nouveaux pleurs et même jeu, répété
plusieurs fois.
Quand
ils ont donné un pied sur vous, vla comme ces petits
seigneurs vous traitent impunément: et hi! hi!
hi! hi!
Même
jeu, jusque à ce que Léandre mime la résolution
de ne plus se laisser attendrir par les pleurs. Isabelle
lance alors des pleurs exagérément bruyants
et donne un grand coup de mouchoir à Léandre,
qui se retourne brusquement. Isabelle va sasseoir.
LÉANDREAh
! Mamselle, il ne s'agit point de larmoyer quand zon
va à la noce; mais sarpédié trouvez
bon que je fasse tout ce qu'iI faudra pour la troubler,
et que ce ne soit point moi qui paye les violons pendant
que vous ferez danser Monsieur Gilles. [De
nouveau, il pivote pour lui tourner le dos.]
ISABELLE change de stratégie:
elle feint lincompréhensionCruel
et rigoureux z'amant, explique-moi st'énigme; Gilles
doit avoir vu mon cher père sur l'état dans
lequel vous m'avez mise.
LÉANDRE, se retournantA
qui vendez-vous vos salades, à qui dites-vous cela,
Mamselle? Je viens de quitter Monsieur Cassandre; ce vieux
ragotteur m'a traité comme un sot, il m'a dit que
c'était Gilles qui avait fait mon enfant, et que
vous vouliez l'épouser.
ISABELLEEt croyez-vous?
LÉANDREOui, je crois tout de vous,
perfide, je vois, mais trop tard, que vous voulûtes
de moi [il forme un cercle avec
le pouce et lindex de la main gauche, et y introduit
le majeur de la main droite pour mimer la copulation]
faire un amant, et de Gilles [il
forme un cercle avec le pouce et lindex de la main
droite, et mime le passage dune bague nuptiale à
lanulaire de la main gauche] en faire
un mari .
ISABELLE, indignation
affectéeOh! Cela se dit-il z'à
une honnête fille!
LÉANDREOui, oui, et à celle
fin que je ne puisse pas empêcher votre mariage
avec Gilles, vous avez eu I'adresse de m'introduire chez
un eunuque, tandis que jétais en état
de faire un personnage [il désigne
suggestivement son pubis] tout à fait
z'opposé.
ISABELLE, même jeuQueux
bêtises! queux platitudes!
LÉANDREMoyennant ce stratagème-là,
je ne saurais soutenir à Monsieur votre père
que l'enfant zest de moi; [il
traverse vers cour devant Isabelle, avec agitation, et
lui tourne le dos] et que d'ailleurs que sais-je
s'il est de moi, si ce nest pas de Gilles, ou de
quelque autre qui... [lazzi dinterroger
des hommes dans le public] qui... [il
parle sur on ton de plus en plus agité et séchauffe,
puis sarrête soudainement, avec un énorme
soupir] je ne puis plus parler.
ISABELLE, lyriqueAh!
cruel, queux injures, quel immondice, queux reproches!
Est-ce Ià la récompense de mavoir
sacrifié la réputation de mon honneur et
de ma chasteté?
LÉANDRE, ne tournant
que la tête vers elle; ton dironie sècheTaratata,
Mamselle, c'est une chose que vous ne sacrifiez ordinairement
qu'à qui en veut.
ISABELLE, sur un ton de
dignité tragiqueJe nentends
rien à ce galimatias-là qui m'insulte, mais
je nai qu'un mot à vous dire: je ne ferai
rien qui soit z'indigne de mon sang. [Un
temps. Elle se lève, sapproche de lui et
pose sa tête sur son épaule; ton cajôleur.]
Je taime et seul tu as eu mes familiarités,
tu peux y compter.
LÉANDRE, sans se
retournerComme je crois ça.
ISABELLE, ton tragique
affectéLes mariages sont écrits
tau ciel pour s'épouser, et si mon père
veut me conjoindre avec un autre pour coucher ensemble,
[avec un grand geste des bras]
jirai me jeter dans les bras d'un cloître,
où ma tante sest déjà retirée.
[Elle garde la pose en regardant
Léandre en coin pour voir leffet de sa menace.
Un temps.]
LÉANDREÀ d'autres, Mamselle,
ceux-là sont frits. Vous voulez z'en m'attendrissant
gagner du temps, pour à cette fin de conclure avec
Monsieur Gilles; mais ventredié, je ne serai pas
le dindon de la farce.
[...]
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IX
ISABELLE, CASSANDRE
[...]
CASSANDREEnfin je ne serai bientôt
pus chargé de votre conduite, vous allez épouser
celui à qui vous avez sacrifié votre chasteté;
il verra que ce que vous avez fait avec lui, vous le ferez
z'avec un autre, cela le fachera, il vous méprisera,
vous rossera, vous cassera les bras, et cetera. [Il
mime une série dactes de violence.].
ISABELLE le coupe en posant
sa main sur son épaule; ton mi-joyeux, mi-inquietQue
ne vous dois-je point, mon cher père, de vouloir
bien me faire épouser mon amant, [air
et ton coquins] et oublier mes petites z'amusettes
que j'ai prises pendant mon fillage.
CASSANDRE, sur le même
ton badinNe parlons plus de ça,
Mamselle, je vous le pardonne... [soudainement sérieux]
ou vous ne le pardonne point, ce nest pas la question;
[Il traverse vers cour]
qu'iI vous suffise que vous épouserez Gilles, je
viens de dresser le contrat.
ISABELLE, surprise, larrête
par le brasArrêtez, z'arrêtez,
auteur de ma vie, que voulez vous; dire?
CASSANDREJe viens de dresser les zartiques
de vos noces avec Monsieur Roussel, loncle de Gilles.
ISABELLE, ton amusé
et légèrement condescendant. Elle le prend
par les épaules pour le faire asseoirMais
mon cher père, gnia du malentendu à l'égard
de vous: vous ne savez pas ce que vous dites, sous votre
respect; c'est z'à mon amant, non point z'à
Gilles, [en minaudant]
c'est lui qui a vaincu la forteresse de ma pudeur; c'est
lui avec qui j'ai... [en balançant
des hanches] forligné; oh, en un mot
c'est bien lui-même que je veux tépouser.
CASSANDREOh! oh ! vla un imbroglio auquel
je ne comprends rien, êtes-vous folle? Vous voulez
t'épouser un eunuque, c'est apparemment un accident
de votre grossesse, quelle étrange calamité!
ISABELLE, riant bien fortAh!
ah! ah! ah! pardi mon père vous êtes bien
bon! [elle lui donne une grande
tape dans le dos, ce qui le fait sursauter et il en perd
son chapeau] Ah! Ah!... Vous êtes bien
dupe de donner là-dedans. [Même
jeu.] Ah! ah! ah! ah! ... Mon amant est eunuque
comme vous et moi! [Elle désigne
le pubis de Cassandre et le sien.] Ah! ah!...
est-ce que vous ne savez pas le drôle de tour que
je vous avais joué, Ah! ah! ah! ah! et que je I'avais
introduit chez nous en cette qualité pour avoir
avec lui une honnête liberté.
CASSANDREAllez, allez, fille sans pudeur,
je ne crois point vos fables; croyez-vous que je n'aie
pas bien regardé s'il était eunuque ou non?
[Il fait un geste de palpation.]
ISABELLE riant plus fortOh
! bien, mon cher père, ah! ah! ah! vous mettrez
une autre fois mieux vos lunettes. Pour vous attraper,
ah! ah! ah! ah! ah! il avait lié, ah! ah! ah! ah!
[Elle mime laction de lier les testicules] et retroussé...
[Elle mime laction de tirer
les testicules vers larrière, en riant de
manière hystérique.] Il avait...
Il avait... [Elle cesse soudainement
de rire et se détourne; elle traverse rapidement
vers jardin derrière la chaise.] la
pudeur m'empêche de continuer devant z'un père.
CASSANDRE se lève
et va vers elleTaisez-vous, gueuse que
vous êtes, pensez-vous montrer zà votre
père à faire des enfants? Je vous dis qu'il
est de la Musique du pape. [Il
fait le lazzi de chanter un air dÉglise dune
voix de fausset.] Mais convient-il z'à
une fille sage de fourrer Ià son nez? Préparez-vous
d'épouser Gilles que vous avez déshonoré,
trop heureuse qu'il veuille bien vous épouser.
[...]
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X
LÉANDRE, CASSANDRE, ISABELLE
Léandre
entre en bondissant. Il vient sinterposer entre
Cassandre et Isabelle, quil couvre dun bras
protecteur.
LÉANDREOui,
Monsieur, c'est moi qui z'adore Mamselle votre fille,
[Isabelle lui fait des mamours,
tâte son biceps dun air ravi] c'est
moi qui z'ai passé cheux vous pour un z'eunuque,
pour ly faire plus à mon aise et plus commodément,
plus commodément [il met
la main aux fesses dIsabelle, qui sursaute en poussant
un petit gloussement de plaisir] ma cour. C'est
moi qui lui ai prouvé [il
colle ses hanches aux siennes et ils se mettent à
se balancer davant en arrière ensemble]
mille et cent fois ma tendresse [il
en rajoute: «des milliers de fois... des dizaines
de milliers de fois, etc.» Isabelle fait écho
à ses paroles en poussant de grands soupirs, de
plus en plus nettement orgasmiques, jusquà
ce que de Léandre larrête. Ton soudainement
prosaïque.] À telles enseignes
qu'elle est devenue grosse comme vous voyez.
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Scène
dernière
GILLES, LÉANDRE, ISABELLE,
CASSANDRE
[...]
LÉANDREEt vous,
Monsieur Cassandre, vous aurez léquité
d'avoir linjustice de donner votre fille z'à
un autre quand jai pris toute la peine et que jai
eu tout le mal [giration suggestive
des hanches]; ce sera moi, ô Ciel, qui
aura semé, z'et un autre recevra la moisson.
CASSANDREMa foi je n'y comprends pus rien.
je ne demande pas mieux, Gilles mon ami, que vous deveniez
mon gendre, mais convenez donc avec ma fille si c'est
vous qui lui avez fait st'enfant.
GILLESPardi, cest du bon sel, tout
ça. [Montrant Isabelle.]
Y gnia z'un enfant sur le tapis, c'est un fait constant.
Gnia que moi [pas en avant, air
fier], moi et un eunuque qui disions lavoir
fait; si vous balancez encore, ma foi, c'est trop bête,
demandez plutôt.
LÉANDREJe ne suis point z'un eunuque,
il ne s'agit que de l'éprouver z'à toute
I'honorable compagnie, z'il sera très facile.
Léandre
savance vers le public avec la démarche
assurée dun héros de western, la
main sur la ceinture. Il se campe de face, bien en appui
sur ses deux jambes arquées, et esquisse le geste
douvrir sa braguette. Gilles, Isabelle et Cassandre
se récrient et se précipitent vers lui,
couvrant tous ensemble sa main avec les leurs, en poussant
à lunisson un grand cri.
GILLES,
entraînant Léandre
par le bras Allons! Voyons, calmez-vous
donc.
LÉANDRE, se dégage
dun air agacéPrimo, c'est
que Mamselle vous dira que cela ne tient z'à rien;
et tertio, c'est que [il prend
la pose de James Bond] my name is Leander,
Colin Leander, et c'est le même Christophe Colin
Léandre qui depuis onze mois a fait dans ce village-ci
seize enfants à douze filles différentes
dont vous avez les plaintes en poursuite cheux vous.
CASSANDREAh ! ah ! Léandre, quel suborneur!
LÉANDREEt une preuve de ça,
c'est qu'en outre les accommodements que je viens de faire
z'avec elles, il m'en a coûté trois livres
onze sols à chacune pour les z'empêcher de
mettre z'un empêchement qui aurait z'empêché
mon mariage z'avec la charmante Isabelle.
Il
lève le doigt comme pour indiquer quil
va ajouter quelque chose dimportant, et porte
la main vers sa poche; aussitôt Gilles, Isabelle
et Cassandre se récrient et portent leurs mains
vers son pubis. Léandre leur fait signe de se
calmer; il achève son geste en tirant un papier
de sa poche, le déplie cérémonieusement
et le tend à Cassandre avec un «eh!»
satisfait.
CASSANDRE,
après avoir regardé
les papiersÇa est trop vrai, vous
me prouvez bien par là que vous nêtes
point z'un eunuque, mais jen suis faché.
LÉANDREEt pourquoi, Monsieur?
CASSANDREÇa me fait que j'sis tant
s'peut pus embarrassé qu'auparavant, je ne sais
pas t'a présent au juste lequel des deux est le
père de l'enfant.
LÉANDREMonsieur, Z'iI est de moi totalement.
ISABELLEMon cher père, z'il est de
Monsieur Liandre, je vous le jure, je vous le jure...
sur... [elle regarde autour delle,
Léandre aussi, comme pour trouver quoi que ce soit
qui puisse soutenir ce serment] ...sur mon
honneur.
CASSANDRE, montrant son
ventreOui, vot'honneur, vot'honneur,
vla une belle chienne de preuve!
GILLESMa foi, Monsieur, rendez vot'fille
malheureuse si vous voulez, je vous dis qu'il est de moi.
LÉANDREVous en avez menti, z'il est
de moi. [Il donne des coups à
Gilles.]
ISABELLE, Montrant LéandreIl
est de lui.
GILLESLes plus fins y sont tous les jours
attrapés, mais je jurerais pourtant qu'il est de
moi. [Léandre lui donne
une autre bourrade sur lépaule.]
ISABELLE, montrant LéandreIl est de
lui!
GILLESMa foi, je n'y ai point nui et je gage
malgré son soufflet qu'il est de moi.
ISABELLE, montrant Gilles
par erreur, parce que Léandre a bougéII
est de lui!!
GILLES, triomphantTenez,
tenez, Monsieur, elle en convient.
ISABELLENon, mon père, c'est que je
me trompe.
GILLES traverse derrière
Léandre pour sapprocher dIsabelleEh
! oui, oui, vous vous trompez; vous ne vous souvenez pas
de ce jour que vous reveniez de lauberge, [contrefaisant
une élocution troublée par lalcool]
à telle enseigne que vous étiez si gaie
que nous causames tout seuls en rentrant, au bord de leau
[il fait le lazzi de la conversation
amoureuse] et que...
LÉANDRE, écarte
vigoureusement Gilles du bras, lenvoyant valdinguerArrêtez,
calomniateur et impudique imposteur. Ah! Monsieur, z'iI
veut faire entendre qu'à I'aura surprise dans le
vin; mais quoique lorsqu'on z'a un peu bu, la plus honnête
femme ne puisse répondre d'elle, je jurerais que
la pudeur de Mamselle votre fille z'est d'une nature.
CASSANDREMa foi, Monsieur, vla une scène
bien désagréable; comment voulez-vous que
je vous donne des preuves à qui appartient st'enfant
de lun de vous deux.
GILLES Est-ce que vous ne voyez point à
présent, Monsieur, qu'il est de moi.
LÉANDREAh! traitre de scélérat
et d'ingrat, il faut qu'à linstant...
Il
tire son sabre et se précipite en direction de
Gilles, mais Cassandre le retient; il fait de grands
moulinets avec ses bras tandis que Gilles, à
bonne distance, le nargue.
CASSANDRETout
beau, Monsieur, les violences ne servent z'à rien
pour avoir bon droit, et quand on s'emporte zon
fait toujours; croire que l'on a tort.
LÉANDREAh! Monsieur, je vais devenir
doux comme un agneau; mais, Monsieur, dans cette circonstance,
nallez pas donner z'une entorse au surnom de Cassandre
le juste, qui vous z'a été donné
dans tout le village.
CASSANDREJe vais tout au contraire faire
voir davantage mon équité zen ce jour,
[ton tragique] en
n'épargnant pas même mon propre sang.
LÉANDREQue dites-vous, Monsieur?
CASSANDREGnia qu'à aller chercher
à présent une accoucheuse pour faire à
l'instant accoucher par lopération de la
césarienne ma fille [il
prend le sabre de Léandre, et mime louverture
du ventre, dont il retire un bébé invisible
quil tient par les pieds et à qui il donne
une claque sur les fesses], et je la donnerai
z'en mariage à celui des deux à qui son
fils ressemblera...
[...]
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