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| Guy
Spielmann, «Images
et textes du XVIIIe siècle dans la bande dessinée
francophone.»
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Même
si nous possédons une connaissance érudite du passé,
la manière dont nous l'envisageons subit forcément l'influence
des représentations qui circulent à travers les media
dits «populaires» ou de «masse»: film, publicité,
produits de consommation et bande dessinée.
De toute évidence, ce que les universitaires considèrent comme essentiel n'est pas forcément inclus ici, à commencer par les Lumières; on notera d'emblée que le XVIIIe siècle de la bande dessinée se distingue ainsi de celui que propose le cinéma (Ridicule, Beaumarchais l'Insolent et Le Libertin, par exemple, abordent le sujet de la philosophie des Lumières) et, a fortiori, le théâtre (Jacques et son maître de Milan Kundera et, plus récemment, Voltaire's follies ou L'Entretien entre d’Alembert et Diderot ).[1] |
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Le XVIIIe siècle du Neuvième Art, est donc surtout celui des grands voyages maritimes: rares sont les histoires uniquement situées en France ou en Europe, que l'on quitte pour découvrir les Amériques, l'Océanie et l'Afrique. Cependant, le voyage reçoit une fonction de dépaysement plus qu'il occasionne une interrogation philosophique à la Diderot, même si l'expédition de Bougainville a fait l'objet d'une série, malheureusement abrégée par la disparition d'un de ses créateurs, Le Passage de Vénus de Dethorey, Bourgeon, Autheman et Bergfelder. [IMAGE] [IMAGE] [2] Le choix d'un héros philosophe, Philibert Commerson, médecin de son état, naturaliste et botaniste par passion et rousseauiste sur les bords, semble d'abord indiquer que la découverte scientifique sera au cœur du récit. Pourtant, l'esprit des Lumières s'y trouve commué en une sorte de dénonciation post-colonialiste avant la lettre de l'intrusion des méchants Européens chez les bons sauvages, et de leur exploitation des Africains par l'esclavage—ce dernier sujet ayant déjà été largement exploité par Les Passagers du vent. En fait, Le Passage de Vénus se ramène à deux des autres thèmes fondamentaux identifiés plus haut à travers le personnage de Jeanne Baret, à la fois «servante, amante et aide-laborantine» de Commerson [3], qui s'embarque avec lui, travestie en homme. Cette situation permet de mettre en scène des situations scabreuses qu'amènent naturellement la promiscuité de la vie au sein de l'équipage exclusivement masculin d'un navire; [IMAGE] mais elle justifie aussi un discours féministe contre l'injustice réduisant à un rôle subalterne une «assistante» qui, pourtant, semble tout aussi experte que son patron, et non moins intrépide. [IMAGE] [IMAGE] . |
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Ce
paradoxe entre le militantisme en faveur de l'égalité
des sexes et l'objectification érotique de la femme caractérise
un nombre significatif de titres situés au XVIIIe
siècle. Déjà, dans Les Passagers du Vent,
le récit s'articulait autour d'un couple non marié et
embarqué sur un vaisseau au long cours: le matelot breton Hoel
et Isa, fille de bonne famille qu'une série de coups du sort
a forcé à prendre la mer sur «Le Foudroyant»,
sous un nom d'emprunt et habillée en homme, comme on le voit
sur la couverture du premier tome (ci-dessus). Pourtant, l'une et l'autre séries s'appuient sur une documentation scrupuleuse, principalement en ce qui concerne les aspects techniques de la navigation, de la vie à bord, et généralement de tout ce qui a trait au cadre matériel, souvent rendu avec un détail remarquable qui ne fait que souligner, aux yeux du spécialiste—mais apparemment pas à ceux du grand public—l'anachronisme parfois criant dans l'expressions des sentiments et des mentalités. Quelle que soit sa pertinence historique, la figure de la femme travestie en homme constitue l'un des topoï essentiels de la bande dessinée consacrée au XVIIIe siècle; et au-delà du port d'un habit imposé par les circonstances, il représente un moyen de viriliser des héroïnes pour leur accorder une fonctionnalité narrative égale à celle de leur homologue masculin. Le travestissement de circonstance, c'est-à-dire subi (comme celui d'Isa dans Les Passagers du Vent et de Jeanne dans Le Passage de Vénus) se fait alors militant et s'accompagne d'autres caractéristiques dont le sexe réputé faible est normalement dépourvu: courage physique, volontarisme, autorité, voire bellicosité. Toutefois, il faut noter que l'octroi de ces attributs ne s'accompagne pas pour autant d'une perte de féminité: d'abord parce que les auteurs ne sauraient renoncer au potentiel érotique de l'héroïne, que l'on fait se déshabiller régulièrement sous des prétextes plus ou moins convaincants; ensuite parce qu'il n'y aurait guère d'intérêt à mettre en scène un travestissement si complet et si réussi qu'il occulterait complètement la véritable nature de celle qui le revêt—cas de figure jugé si plausible et si dangereux pour l'ordre public qu'une ordonnance du 16 Brumaire an IX (7 novembre 1800) força toute femme désirant s'habiller en homme d'en faire la demande à la préfecture de police. |
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Si
la république finit par officialiser l'égalité
des sexes, elle commença par se méfier de la confusion
des genres, qui semblait liée à la société
«décadente» d'Ancien Régime, bien que les
instances les plus célèbres de travestissement fussent
imputables à des hommes, tels l'abbé de Choisy et le Chevalier
d'Éon. Or, la BD privilégie nettement un autre type de
situation, où les femmes sont amenées à prendre
un rôle et à revêtir des habits masculins sans y
perdre leur identité sexuelle. Le plus beau spécimen est
sans doute l'aventurière Ansea Latal dans Le
Scorpion de Desberg et Marini (ci-contre). Cette serie, qui mêle la tradition vénérable de la fiction «de cape et d'épée» et celle, plus récente, des sinistres complots ourdis par les sociétés ésotériques, se rattache ainsi aux genres du «thriller néotestamentaire» et de la «catholic fantasy» qui, par définition, transcendent les bornes chronologiques d'un seul siècle. Redoutable bretteuse autant qu'intrigante, Ansea Latal, tour à tour adversaire et alliée du scorpion [IMAGE] , dégage sous son costume d'homme une sensualité toute féminine que le dessinateur Marini se plaît à souligner [IMAGE] [IMAGE] , y compris lorsqu'il ne reste dudit costume que l'épée [IMAGE]. On rapprochera ce personnage de la Fiamminia dans le douzième tome de Giacomo C. de Dufaux et Griffo, jeune femme qui tue en duel les hommes lui ayant fait des avances qu'elle estime déplacées. [IMAGE] |
Alors que ces deux séries hexagonales sont situées principalement à Venise, la figure de la «femme d'épée» dans le domaine de la bande dessinée trouve son origine dans un sujet français, mais traité par une Japonaise. Riyoko Ikeda, dans l'immensément populaire Rose de Versailles (1972). récit initialement centré sur la reine Marie-e-Antoinette, imaginait comme personnage principal une jeune fille élevée comme un garçon sous le nom d'Oscar François de Jarjayes, et qui devient capitaine des gardes royales. Révolutionnaire à l'époque, à la fois par son cadre historique et par le travestissement de l'héroïne, La Rose de Versailles n'en obéissait pas moins aux conventions du shojo manga (BD pour jeunes filles), non seulement par son style romanesque d'un sentimentalisme exacerbé, [IMAGE] mais aussi par le traitement de l'ambiguïté sexuelle; car l'état-civil et le costume d'Oscar, bien qu'assez transparents pour le lecteur, [IMAGE] restaient censément opaques pour la majorité des autres personnages. Dans la filiation directe de cette série culte, Tow Ubukata et Kiriko Yumeji ont imaginé un nouveau tropisme pour l'androgyne expert dans le maniement de l'épée, à partir d'un personnage qui avait défrayé la chronique politique et scandaleuse du XVIIIe siècle en France [4], Le Chevalier d'Éon. [IMAGE]. Le jeune héros profite en effet d'une capacité étonnante de mimétisme pour se substituer à sa propre soeur Lia, mystérieusement disparue, et combattre sous ses traits les forces du mal. [IMAGE] Ici encore, on remarque que la transformation est complète, faisant oublier que la blonde jeune fille vêtue d'une robe a paniers est en réalité un homme—ce qui accentue le contraste entre son apparence gracile et la sauvagerie des sanglants combats au sabre qui ponctuent régulièrement le récit. [IMAGE] |
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Il
semble que, pour les Japonais, l'intérêt du travestissement
réside surtout dans un transformisme parfaitement réussi,
tandis que les auteurs européens l'abordent sous l'angle exclusif
de la femme qui, dotée d'habits et de «vertus» masculines,
conserve manifestement sa féminité [5].
On le vérifie dans une série française d'aventures
réalisée par une dessinatrice—cas rarissime chez
nous—, mais qui démarque l'esthétique du manga,
La Rose écarlate de Patricia
Lyfoung. [IMAGE] Orpheline sans éducation,
Maud, se trouve introduite par son grand- père, le comte de La
Roche, dans la société aristocratique, où ses manières
choquent. [IMAGE] Fascinée par un mystérieux
redresseur de torts, Le Renard, elle décide de mettre ses talents
de cavalière et d'épéiste au service du combat
contre l'injustice, sous le masque de la «Rose écarlate».
Mais, contrairement à Oscar et à d'Éon, Maud est
un véritable garçon manqué qui préfère
l'équitation et l'escrime aux activités propre à
son sexe [IMAGE] et se refuse à sacrifier
aux impératifs de la mondanité [IMAGE]; par ailleurs, elle possède
également un côté hyperféminin que révèlent
son attitude de midinette face au Renard [IMAGE] ainsi que ses choix vestimentaires
lorsqu'elle s'invente un costume de justicière en cuir moulant
avec des cuissardes à talons hauts. [IMAGE] En dépit de sa récurrence, il semble difficile de justifier en quoi un tel brouillage des rôles ou des identités sexuels relèverait plus particulièrement du XVIIIe siècle, ce qui illustre bien la manière dont les médias de la culture «populaire» peuvent diffuser par capillarité des notions et des figures sans fondement solide dans la réalité historique. |
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Un
dernier exemple permet de faire le lien entre ce motif et une autre
des thématiques les plus communes qui nous ramène à
celle du voyage maritime. Dans l'univers violent de la piraterie, où
l'incongruïté d'une présence féminine semble
encore plus forte, Jean-Marie Arnon pousse jusqu'à l'extrème
le topos de la femme guerrière dans ses
Furies. Maîtresses du flibustier Jack Rackham, Ann Bonny et Mary Read, véritables chevilles ouvrières d'un équipage dont elles sont aussi les plus féroces membres, finissent par conclure qu'elles pourraient fort bien se passer du capitaine, en tant que chef de bande comme en tant que partenaire sexuel. L'existence avérée de femmes pirates au XVIIIe siècle n'apporte qu'une mince caution aux Furies, où l'on distingue surtout des conceptions très contemporaires, comme le montre la scène de sado-masochisme lesbien sur laquelle l'histoire se termine. [IMAGE] De fait, la popularité des aventures de pirates traverse tous les styles de BD, peut-être justement à cause des possibilités de concilier aventure, exotisme, érotisme et humour; s'y ajoute l'avantage certain de ne pas nécessiter une recherche fastidieuse dans l'exactitude des costumes, des bâtiments et des paysages qu'exige une histoire située en milieu urbain. Les auteurs se contentent parfois de suggérer l'époque dans certaines images. Dans Isaac le pirate de Blain [IMAGE] et plus encore, Rosco Le Rouge de Marco [IMAGE], au style graphique très éloigné du photoréalisme, après le début du récit, généralement situé dans un port [IMAGE] [IMAGE] [IMAGE] (voir aussi Sept Pirates de Bertho et Mcburnie [IMAGE]), seuls quelques détails, les vêtements «civils» en particulier, indiquent que l'histoire se déroule au XVIIIe siècle. [IMAGE] [IMAGE]; une fois au cœur de l'action, seuls certains costumes renvoient éventuellement à une époque définie [IMAGE], mais lorsqu'il s'agit de flibustiers proprement dits, comme dans Sept Pirates, la référentialité temporelle s'estompe [IMAGE]. |
En revanche, les créateurs qui justement s'intéressent à l'évocation historique préfèrent à la piraterie le voyage d'aventure au sens large, donnant prétexte à des reconstitutions fouillées comme celles de L'Épervier de Perrin [IMAGE] [IMAGE] [IMAGE], véritable ode à la marine à voile (et à la Bretagne). On remarque que, dans ce cas, l'auteur ne s'empresse pas de délocaliser son récit en mer ou dans une contrée exotique: il s'attarde sur les intérieurs et les extérieurs, ainsi que sur les costumes dans leur variété [IMAGE]. Nous sommes ici au plus près de la reconstitution soigneusement documentée, dont la réalisation la plus poussée reste sans doute La Révolution française de Cothias et Temglit [IMAGE], série «commémorative» (sa publication coïncidait avec le bicentenaire) qui n'évite pas le didactisme [IMAGE] [IMAGE] et ressemble parfois à un manuel scolaire d'histoire illustré—ce qui explique sans doute que cette démarche demeure exceptionnelle. |
L'historicisme passe mieux lorsqu'il s'appuie sur une esthétique plutôt que sur un discours ou sur des donnée scientifiques; peut-être est-ce la raison pour laquelle Venise tient un rôle unique dans la représentation du XVIIIe siècle en bande dessinée. L'image de la Sérénissime auprès du grand public s'est presque entièrement construite à partir des œuvres picturales de cette époque: tableaux de Canaletto, Pietro Longhi et Tiepolo, et costumes de carnaval «intemporels» qui sont en fait ceux du XVIIIe siècle; de plus, la Venise des lumières apparaît comme la cité du mystère par excellence, où prolifèrent des sociétés secrètes engagées dans de vastes conspirations politico-ésotériques. Peu importe si cette combinaison est principalement un artéfact de notre époque: l'utilisation d'éléments historiques parvient à donner à l'ensemble un air de vérité qui emporte l'adhésion des lecteurs. Le succès de la série des Suites vénitiennes (9 tomes à ce jour) démontre comment fonctionne la formule: [IMAGE] le pictorialisme prononcé, qui multiplie les vignettes-tableau au point que des pages entières se trouvent parfois dépourvues de texte, vise autant à établir une ambiance qu'à affirmer une valeur censément documentaire. [IMAGE][IMAGE][IMAGE] De même, Giacomo C. reste pour l'essentiel une énigme policière assez classique, à laquelle le cadre vénitien confère d'emblée une dimension à la fois occulte et érotique, mais aussi historique; l'éditeur a publié dans un volume hors série, Sur les traces de Giacomo C., côté cour et côté canal, [IMAGE] un ensemble de cartes, de tableaux, d'esquisses et de photographies qui précisent l'ancrage de la fiction sur un fond documentaire, et signale la présence de personnages historiques qui permettent de dater avec précisions les événements du récit: il est même suggéré de cet album est «à lire en écoutant les concertos pour cordes d'Antonio Vivaldi.» (Quatrième de couverture.) Notons que même les aventures localisées à Venise ne s'y cantonnent pas forcément, car la ville vaut aussi par sa nature de plaque tournante entre l'Occident et l'Orient: les personnages des Suites vénitiennes voyagent jusqu'en Afrique noire, et le Scorpion circule entre Venise, Rome et le Levant, tandis que Maud, la justicière de La Rose écarlate, se rend à Venise à la poursuite de sont ennemi, le baron de Huet—qui espère y trouver la clef du trésor des Templiers. |
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| Ville fétiche des amoureux dans la vision populaire d'aujourd'hui, «le Venise du XVIIIe siècle a une tradition très libertine», affirme dans un entretien le dessinateur de Giacomo C., Griffo: autre raison de promouvoir la ville comme synecdoque de tout un siècle que l'on suppose imprégné d'érotisme. Naturellement, nous devons rester très prudent dans l'analyse de cet érotisme comme thème majeur, tant il semble difficile de séparer la réalité du poncif réducteur: la liberté sexuelle ou le dévoiement des mœurs—selon qu'on veut y appliquer un éclairage mélioratif ou péjoratif—ne fut jamais l'apanage que d'une infime minorité de privilégiés, et relevait du discours au moins autant, et souvent beaucoup plus, que des actes. Par ailleurs, les conditions actuelles de diffusion du livre dans l'aire francophone favorisent l'incorporation d'une dose d'érotisme dans toute bande dessinée «pour adultes», tant que ne sont pas franchies les limites de la pornographie: tout comme au cinéma, la représentation explicite de la violence et du sexe est dictée par des modalités propres à notre société, sans grand rapport avec l'authenticité historique: d'où la présence d'images manifestement modernes, quoiqu'habillées d'un cadre d'époque d'une part [IMAGE], et d'autre part l'étalage complaisant de corps féminins dénudés, et parfois violentés ou mutilés dans des titres d'une haute tenue artistique et documentaire comme L'Épervier [IMAGE], Giacomo C. [IMAGE] et Suites vénitiennes [IMAGE], alors que la figuration d'une verge en érection condamne le livre à un marché parallèle, équivalent contemporain de l'«Enfer» des bibliothèques d'antan. |
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Si donc les auteurs n'hésitent pas à se réclamer de ce fameux libertinage censément propre au XVIIIe siècle pour pimenter leurs récits d'un érotisme soft très vendeur, il s'en trouve finalement très peu pour s'inspirer des romans libertins proprement dits. Alors que ces textes, avec les gravures obscènes qui les accompagnent, sont désormais disponibles dans des éditions grand public, et même dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, leur adaption en bande dessinée reste très exceptionnelle, car elle ne bénificie pas de la même tolérance: dans ce cas, le caractère historique, voire patrimonial de l'œuvre ne sert plus de garantie contre la censure. De fait, les bédéistes en question sont le plus souvent déjà connus pour une production à caractère pornographique (et donc relativement confidentielle), tels les Italiens Guido Crépax, qui reprend Justine de Sade [IMAGE] et Silvio Cadelio, qui, dans une intéressante adaptation du Portier des Chartreux intitulée Les Plaisirs de Saturnin, ou l'Enfer interdit, met en regard le passé, en tons sépia [IMAGE] , et le présent en couleurs vives [IMAGE]. Autre familier des séries «à réserver strictement aux adultes», Hanz Kovacq démontre dans son dyptique Diane de Grand Lieu [IMAGE]—récit pseudo-sadien de sa propre invention—que la bande dessinée, dans ce contexte, en arrive facilement à suivre la structure opérationnelle du film pornographique, où intrigue et contexte historique constituent seulement un moyen de diversifier sur le plan de l'expression une séquence d'actes sexuels divers dont les variations s'inscrivent dans un cadre convenu propre au genre. |
| Seule exception dans ce domaine, Jean-Claude Servais construit depuis trente ans une œuvre atypique dont l'érotisme appuyé est assorti d'une vision poétique ancrée dans le milieu rural, et d'une prédilection pour les histoires de sorcellerie. Lorsqu'il aborde le XVIIIe siècle, c'est à travers ces mêmes centres d'intérêts dans les deux volumes de La Belle Coquetière, chronique des sinistres exploits d'un bandit de grand chemin et sa compagne qui sèment la terreur vie dans la campagne ardennaise. Bien que ce soit là l'occasion de mettre en lumière un aspect rarement abordé dans la bande dessinée, la vie ordinaire des paysans [IMAGE] [IMAGE] force est de constater que la vision de la campagne chez Servais reste sensiblement la même que celle de ses autres albums; tandis que la jeune fille délurée, soupçonnée d'accointance démoniaque par le curé du village [IMAGE], semble un avatar évident de sa plus célèbre héroïne, Tendre Violette [IMAGE][6], ou encore de son Isabelle. Évitant certes la plupart des poncifs et lieux communs auxquels sacrifient ses confrères, Servais n'en élabore pas moins un XVIIIe siècle qui reflète surtout ses propres préoccupations et choix esthétiques. |
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Impossible de clore ce chapitre sans mentionner Sade, pourtant fort peu adapté par le Neuvième Art (outre le Justine de Crépax, citons une Juliette en deux volumes de Leroi et Cavell [IMAGE]), Le «divin marquis» a néanmoins fait l'objet d'un curieux album dû au créateurs de Giacomo C., Dufaux et Griffo: Sade. L'aigle, mademoiselle, qui «ne se veut en aucune façon une étude psychologique ou historique du personnage de SADE» (p. 4), mais s'appuie sur des travaux érudits explicitements réferencés (Gilbert Lély, Michel Delon, Jean-Jacques Pauvert, Annie Lebrun) et multiplie les citations visuelles: le portrait de l'auteur par Man Ray [IMAGE] [IMAGE], les Carceri de Piranèse, les écorchés d'Honoré Fragonard et... Gérard Depardieu, [IMAGE] nommément identifié—mais sans préciser que l'image provient du personnage de Danton dans le film éponyme de Wajda. [IMAGE] [7] Par une mise en abyme multiple, ce livre présente de courts extraits de récits que Sade est en train de rédiger, mais dont l'auteur est en fait un acteur interné dans une sorte d'asile, et qui joue le rôle de Sade sur une scène de théâtre. La part de l'érotisme explicite ne dépasse pas ce que l'on trouve dans les autres titres consacrés au XVIIIe siècle, car Dufaux et Griffo s'intéressent surtout au «prisonnier qui défie, à lui tout seul, la morale et les lois de son siècle» et parvient à créer «un espace de liberté dans un espace d'incarcération» —descendant direct du Sade idéalisé des surréalistes donc, et a fortiori du Sade très intellectualisé des années 60: la mise en scène dans l'asile évoque irrésistiblement le Marat/Sade de Peter Weiss (1963), popularisé dans sa version en anglais dirigée par Peter Brook au théâtre (Royal Shakespeare Company, 1964) puis au cinéma (United Artists, 1967). [8] L'accumulation des références, plus ou moins avouées, montre à quel point la représentation du XVIIIe siècle, même dans des bandes dessinées ayant bénéficié d'un important travail de documentation, demeure particulièrement subjectif et composite; or, étant donné la situation actuelle dans le domaine de l'édition francophone, où la bande dessinée réalise les plus gros tirages, c'est bien ce type d'image qui a toutes les chances d'être le plus largement diffusé, avec un impact notablement supérieur à celui de la version «autorisée» que véhiculent les institutions (l'école, l'université) à partir de textes et d'images canoniques. Le rôle du spécialiste ne saurait donc se réduire à condamner l'une pour promouvoir l'autre: il faut bien connaître les deux afin de pouvoir assurer un salutaire travail de médiation entre la réalité historique et la part d'imaginaire qui, chacune à leur manière, rendent, le XVIIIe siècle passionant. [HAUT] |
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